Ces attentes sont visiblement vaines. Il est clair que l'on va entrer dans des comportements de plus en plus complexes, de plus ne plus mal définis. On ne peut interpréter les décisions globales que prennent des individus d'après les critères selon lesquels on juge des crimes particuliers et il est très vraisemblable que "la construction juridique" tout entière s'écroule comme un château de cartes. Nous supposons qu'au contraire une approche déductive parallèle, générale, aurait des chances de réussir. Cette démarche pourrait non seulement apporter un savoir utile pour résoudre les crise futures, mais également permettrait, dans ce cas, de déterminer avec plus de précision qui porte la responsabilité d'avoir créé les circonstances ayant conduit au conflit et à la guerre. Quoi qu'il en soit, il ne sera pas simple non plus de partir de la responsabilité pour arriver à la culpabilité. Mais une telle approche, une approche structurelle globale, permettrait de mieux analyser le processus d'éclatement d'un conflit et satisferait en même temps au droit international. Ainsi condamner des crimes individuels prendraient son sens véritable et le tribunal sa pleine valeur juridique. D'ailleurs, la plupart des théories servant à expliquer les phénomènes sociaux ne tiennent pas seulement compte des facteurs micro (les individus) mais également macro (les institutions, les structures, les normes sociales).

 

La question du passage du niveau micro au niveau macro a été longtemps discutée et la littérature en sciences sociales continue à en débattre. Max Weber, en 1904, dans "De l'éthique du protestantisme et de l'esprit du capitalisme" (Max Weber, The Protestant ethics and the spirit of capitalism, Scribner's, 1958) en a donné un exemple classique en expliquant l'influence des valeurs sociales religieuses sur l'organisation économique de la société.

 

Passons maintenant brièvement aux explications théoriques. D'après certains théoriciens (ceux du holizam méthodologique, le point de vue prédominant), (i) les facteurs macro filtrent les préalables psychologiques des phénomènes, neutralisant tous ceux ne concernant pas ces phénomènes (Robert Nozik, Anarchy, State and Utopia, Basil Blackwell, 1988, p.22), (ii) les facteurs macro produisent les préalables psychologiques aux phénomènes (Louis Althusser, Reading Capital, New Left Books, 1970, p.180), ou bien (iii) les facteurs macro programment la réalisation des phénomènes en accroissant leur vraisemblance (Frank Jackson et Philip Pettit, "Structural explanation in Social Theory", in David Charles et Kathleen Lennon, Rediction, Explanation and Realism, Claredon Press, 1992). D'autres théoriciens (ceux de l'individualisme méthodologique) privilégient les facteurs micro (Jon Elster, Explaining Technical Change, Cambridge University Press, 1983). Enfin, certains chercheurs prennent en considération aussi bien les facteurs micro que macro et proposent une solution complexe de compromis (James Bohman, New Philosophy of Social Science, Problems of Indeterminacy, Polity Press, 1991). Le comportement agressif des groupes est un phénomène social qui, comme tout autre, peut faire l'objet d'une analyse des relations de cause à effet. Punir les crimes de guerre commis, bien que ce soit totalement justifié sur le plan moral, ne supprime pas la cause des crimes. Les conditions de guerre, qui d'un point de vue théorique correspondent au niveau macro, en sont une cause incontestable.

 

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