Il ne faut pas, cependant, succomber à la paranoïa du complot et supposer que les lacunes du tribunal de La Haye sont dues à la malveillance. Les hommes ne font pas le mal délibérément, comme le dit Socrate. Voici comment Platon cite les mots de Socrate dans un des premiers dialogues où il transcrit la sagesse de son maître (Protagore, 345D) :

(...) Simonides n'était pas inculte au point de dire qu'il rendait gloire à tous ceux qui ne font pas le mal délibérément, comme s'il y avait ceux qui le font délibérément. Je suis quasiment certain qu'il n'y a pas d'homme sages qui pensent qu'il y a des êtres humains qui commettent des péchés ou bien font quoi que se soit de mauvais ou du mal délibérément. Ils savent très bien que quiconque commet un péché ou fait le mal, le fait involontairement (...).

 

Les Hellènes savaient ce que nous, dominés par nos impulsions, oublions souvent : l'homme, en dépit d'efforts constants pour apprendre, est un être à la connaissance insignifiante et aux émotions profondes donc, par conséquent, un être non critique qui fera aveuglément le mal croyant faire le bien et cela n'serait pas en desaccord avec la "Naturalistic Fellacy" de G. E. Moore (G. E. Moore: Principia Ethica [1903] Cambridge University Press, 1984). Socrate, non seulement a dit, mais encore a montré par son tragique exemple que les lois doivent être respectées. Sans aucun doute, il pensait que tous doivent respecter les lois, aussi bien ceux qu'elles concernent, que ceux qui veillent à leur respect.

 

Pour éviter aujourd'hui la destruction de l'édifice juridique international peu solide, construit laborieusement au cours de la seconde moitié de ce siècle, nous croyons qu'il serait plus sage de prêter attention aux remarques que nous venons de faire, d'instaurer un tribunal international permanent et d'établir la pleine publicité des procès. S'il revenait à un tribunal international de juger les crimes contre la paix (ce qui, aujourd'hui, signifierait le réexamen des acteurs qui, au niveau international, sont responsables de l'éclatement de la guerre dans les Balkans) et si l'organisation mondiale des Nations-Unies montrait au moins son intention d'appliquer le droit international existant, cela ouvrirait la voie à de nouvelles possibilités d'action pour la communauté internationale. Afin d'empêcher de futurs conflits armés, il serait, sans aucun doute, de première importance d'examiner si, avant le conflit, au niveau des structures sociales, des pas avaient été faits conduisant de façon prévisible à une guerre dans ces circonstances données. Punir les acteurs responsables, ou tout au moins les condamner moralement, satisferait aux aspects préventifs de la justice et permettrait de mettre concrètement en oeuvre l'idée qui est la raison d'être de l'organisation mondiale : le maintien de la paix et de la sécurité. S'il reste le moindre doute, même infondé, quant à l'équité de ce tribunal international, ses décisions n'auront pas de sens, ses sentences perdront leur vigueur, un crime flagrant ne sera pas puni de façon adéquate, et le droit international restera oublié dans l'ombre des intérêts politiques. Focaliser l'activité de l'ONU non plus sur la question des conséquences des crises internationales mais sur celle de leurs causes créerait les conditions préalables à l'action structurelle préventive de cette organisation internationale.

 

 

 


Copyright @DIALOGUE, 1996

Publiée avec le concours du Centre national du livre.